La culture du football au Brésil. Un siècle d'histoire
Copa 2014 - Le football, passion brésilienne
Écrit par Delphine Gras   
Mardi, 20 Mars 2012 11:36

Le football au Brésil est plus vieux que l'instauration de la première République (1889). Alors que la monarchie constitutionnelle sous le règne de Pedro II commençait à battre de l'aile, le premier ballon rond fit son apparition au Brésil, apporté par les Anglais, via leurs marines ou les employés d'entreprises britanniques à Sao Paulo[1]. La princesse Isabelle en personne assista à ce que l'on a retenu comme le primeiro apito (« premier coup de sifflet ») du football au Brésil : un match disputé sur la plage de Glória, à Rio de Janeiro, en 1874. Mais si l’on s’en tien au mythe, c'est un certain Charles Miller, jeune étudiant brésilien fraîchement retourné au Brésil après un séjour en Angleterre, qui rapporte dans ses valises un ballon rond et un manuel de règles du jeu. Alors que le Brésil vit ses premières années de République, le Brésil se diffuse rapidement sur une partie du territoire national.

La diffusion du ballon rond, vecteur de l'identité nationale brésilienne

Ce n'est pas un hasard si, en trente ans, la passion du football emballe le peuple brésilien. On retrouve un tel phénomène dans d’autres pays de l'Amérique latine. Pourquoi un tel intérêt, un tel engouement pour le ballon rond ? Sergio Leite Lopes, dans un chapitre de l'ouvrage Football in the Americas[2], fait le lien entre construction de l'identité nationale et passion pour le football : alors que le Brésil se lançait dans un processus de (re)construction de son identité nationale et d'invention de traditions, le football était approprié et diffusé dans tout le pays. Le peuple brésilien en voie de structuration s'est appuyé sur ce sport de plus en plus populaire pour créer et structurer son identité nationale. Les intellectuels brésiliens sont allés jusqu'à retrouver dans le football des traits du folklore national, en comparant la façon de jouer aux danses traditionnelles et à la capoeira. L'analogie avec le folklore national, et notamment la musique, donne au futebol une certaine légitimité en tant que cultural representative of the nationality (élément de représentation culturelle de la nationalité). Comme l'analyse Buarque de Hollanda[3], certains intellectuels reconnaissent ainsi le football comme un nouveau champ qui lie pratiques urbaines modernes et authenticité traditionnelle de la culture populaire fraîchement découverte. Dans les années 1940, un style brésilien de jouer au foot s'affirme : Le « foot samba » était né, une façon bien particulière de maîtrise du ballon, « à la brésilienne », analysé à la fois comme une actualisation de l'héritage africain et l'incorporation de la danse au style et aux mouvements des joueurs. Ainsi, le football n’a pas échappé à la dimension anthropophage des constructions culturelles du Brésil.

Les deux processus parallèles (diffusion du foot/construction de l'identité nationale), en expansion début XXe siècle dans toute l'Amérique latine, finirent donc par se croiser. La popularité du jeu va se renforcer avec les débuts du journalisme sportif, principalement à travers la presse écrite (avec la création du Mundo Esportivo début des années 1930), mais aussi dans la presse audiovisuelle avec la radiodiffusion, dès 1938, des matchs de la Coupe du monde[4].

Les effets ne se font pas attendre. En 1950, le Brésil accueille sa première Coupe du Monde de football. C’est l’occasion de montrer à la communauté internationale sa maîtrise du jeu au ballon et son esthétique footballistique. Une défaite en finale contre l'Uruguay (2 buts à 1) fit pourtant entrer le pays dans une sorte de deuil national pendant les jours, les mois, voire les années qui suivirent. Mais loin de faire perdre au football sa force de représentation culturelle nationale, la défaite unifie le peuple brésilien, qui surmonte collectivement une expérience traumatique : malgré certaines interprétations racistes de la défaite (notamment à l’encontre du gardien Noir de la sélection nationale), le sentiment national est sublimé par la défaite. Comme le souligne Lopes, « une défaite peut aussi être un important marqueur de sentiment national. C'est souvent une façon de partager collectivement une profonde perte culturellement construite »[5] (voir le focus sur la Coupe du monde de 1950)

Les anos dourados (années dorées) du football brésilien : une décennie de fierté

C'est après ce traumatisme que s'ouvre la grande période de gloire du football brésilien, avec les grands joueurs qui marquèrent leur époque. Parmi eux, le jeune Pelé – âgé d'à peine 17 ans – fait remporter au Brésil sa première Coupe du Monde en 1958. Figure emblématique du football brésilien, Pelé deviendra par la suite Ministre des Sports (entre 1995 e 1998, sous Fernando Henrique Cardoso). C'est le début d'une ère de prospérité, non seulement au niveau sportif, mais aussi à l'échelle du pays, qui traverse une période de modernisation et d'industrialisation sous la présidence de Juscelino Kubitschek. Le Brésil vit « l'époque Bossa Nova ». La Seleção (équipe nationale de football du Brésil) remporte l'édition suivante de la Coupe du Monde, qui se déroule au Chili en 1962 – notamment grâce au talentueux Garrincha – avant d'atteindre son apothéose lors du Mondial 1970, lors duquel le Brésil survole la compétition (6 victoires en 6 matchs). Présentée comme  l'une des meilleures équipes de tous les temps, la Seleção de 1970 offre un troisième titre de champion du monde au Brésil. Cette domination mondiale est synonyme de grande fierté pour le peule brésilien, et renforce encore le sentiment national : dans un pays aussi vaste, contrasté et inégal que le Brésil, rien n'est plus fédérateur que le football. Comme l'affirme Ehrenberg, le football est « la seule activité sociale, en Europe, Asie et Afrique tout le moins, qui puisse parfois rassembler dans une même passion un peuple entier »[6]. La junte militaire au pouvoir profite même de cette grande victoire sportive, qu’elle présente comme une victoire de la dictature. Le trophée trône même un temps au Planalto, le palais présidentiel.[7]

Le football à l'ère de la mondialisation

Avec le retour à la démocratie, à partir de 1985, l'ouverture économique provoque l'exode des principaux joueurs nationaux, attirés par les salaires astronomiques qu'offrent les clubs étrangers. Dans ce contexte de mondialisation du football, le niveau de jeu baisse au Brésil, et les compétitions nationales sont jouées par des footballeurs de seconde catégorie. Mais nombre de génies du ballon rond émergent chaque année et le pais maravihoso (« pays merveilleux »)  remporte en 1994 un quatrième titre mondial aux Etats-Unis, grâce au duo d'attaquants Romario et Bebeto. Quinze ans après, arrivés au terme de leurs carrières footballistiques, tous deux deviendront députés (le premier député fédéral et l’autre député de l’Etat de Rio de Janeiro). En 2002, le trio offensif Ronaldo/Ronalidinho/Rivaldo offre un Brésil une cinquième étoile de champion du Monde.

Organiser le Mondial 2014 : un défi pour le Brésil

En 2014, le Brésil accueillera la Coupe du Monde pour la seconde fois de son histoire. Mais cette désignation n'a pas manqué de créer la polémique dans la région latino-américaine. La FIFA (Fédération Internationale de Football Association), qui organise la Coupe du monde, avait établi comme règle informelle que l'organisation de la phase finale alterne entre les différentes confédérations continentales : après l'Asie en 2002, l'Europe en 2006 et l'Afrique en 2010, c'était au tour de l'Amérique latine d'accueillir l'évènement. Pour le Brésil, leader économique et politique de la région, il était essentiel d'être choisi comme pays hôte. Comme le souligne le spécialiste du Brésil Thomas Pitrat dans un article sur le site de l'UNASUR[8], « au nombre des éléments qui permettent de faire rayonner la puissance d’un pays, à l’instar d’un siège au conseil de sécurité de l’ONU ou la participation à des actions de maintien de la paix, on peut compter l’organisation d’événements sportifs de portée internationale ». Pour assoir son emprise au niveau régional et mondial, le Brésil n'a pas hésité à jouer de son réseau d'influence au sein de la FIFA et du CONMEBOL (Confédération sud américaine de football), que Pitrat qualifie de « guerre préventive d'influence »: « en effet, pour être le seul soumissionnaire, et donc être élu d’office, le Brésil a éliminé les velléités des autres pays d’Amérique Latine à soumissionner une offre. […] Ainsi la stratégie du Brésil à été non pas de se battre contre des candidatures concurrentes mais d’en empêcher l’existence même. » C'est ainsi que la Colombie, qui se porte candidate le 16 juillet 2006, finit par retirer sa candidature dix mois plus tard, par manque de soutien du CONMEBOL[9]. Lorsque la Bolivie se propose également pour l'organisation du Mondial 2014, le Brésil obtient de la FIFA l'abaissement de la règle de l'altitude maximum des stades à 2500m, ce qui élimine d'office la candidature bolivienne. Malgré les protestations de pays hispanophones voisins, notamment l'Argentine, le Paraguay, le Pérou ou encore la Colombie, le CONMEBOL reconnaît le Brésil comme seul candidat de la région, qui se voit désignée le 30 octobre 2007 hôte de la prochaine édition de la Copa. Les enjeux du football pour le Brésil vont au-delà de l'intérêt purement sportif. Ils s'inscrivent dans un processus d'élargissement de leur influence mondial[10]. Le football : vecteur du « brazilian dream » du 21e siècle?



[1] Costa, Guilherme, « O futebol chegou ao Brasil em 1874 » www.portal2014.org.br , São Paulo, 2009

[2] J. Sergio Leite Lopes, « Transformations in National Identity through Football in Brazil: Lessons from Two Historical Defeats », in Rory Miller & Liz Crolley (eds.), « Football in the Americas : Futbol, Futebol, Soccer » London, Institute for the Study of the Americas, 2007

[3] B.B. Buarque de Hollanda, « O descobrimento do futebol: modernismo, regionalismo e paixão esportiva em José Lins do Rego ». Programa de Pós-Graduação em História Social da Cultura. Pontifícia Universidade Católica (PUC-RJ). 2003,  p.40

[4] Leite Lopes José Sergio, Faguer Jean-Pierre. L'invention du style brésilien . In: Actes de la recherche en sciences sociales. Vol. 103, juin 1994. Les enjeux du football. pp. 27-35. page 32 « Les retransmissions radiophoniques de la Coupe du monde qui en 1938 se déroule en France vont encore accroître la popularité du football professionnel et son audience. »

[5] J. Sergio Leite Lopes, idem, page 88 « A defeat can also be an important marker of the sentiment of nationality. It is often a way of collectively sharing a profound culturally constructed loss »

[6] Ehrenberg A, « Le culte de la performance », Paris, Calmann-Lévy, 1991, p.26

[7] Costa, Guilherme, « Historia, de 1950 a 2009. A maturidade do futebol brasileiro » www.portal2014.org.br , São Paulo, 2009 « Embalado pela marchinha patriótica, a seleção ganhou a Copa de 1970 com seis vitórias em seis jogos e conquistou por definitivo a Taça Jules Rimet para o Brasil. O Governo aproveitou o momento e transformou a conquista numa festa da ditadura, levantando a Taça no Planalto como se fosse um título do regime militar. »

[8] Pitrat, Thomas « Brésil : la Puissance par la maîtrise de la culture » 12 avril 2010, www.unasur.fr

[9] Pitrat, Thomas (cf supra) « Dans une première phase, la Confédération Brésilienne de Football (CBF) a dû contrer l’unique concurrent potentiel face à elle, la candidature de la Colombie. Pour y parvenir, elle s’acquiert de nombreux soutiens au sein de la Confédération Sud-Américaine de Football (CONMEBOL) dans laquelle elle dispose d’un réseau déjà bien établi. De même, la CBF développe son réseau au sein de la FIFA, tout d’abord par le truchement de Ricardo Teixeira, son président, qui dispose d’un siège au comité exécutif de l’instance mondiale, et aussi par Joao Havelange, président d’honneur à la FIFA. Le président de la fédération colombienne, ayant prévenu que si sa candidature n’avait pas le soutien de la CONMEBOL, elle n’aurait pas de suite positive, se retrouve ainsi dans une situation d’échec. »

[10] Pitrat, Thoas (cf supra) « « l’expansion sportive » du Brésil s’inscrit dans une démarche d’expansion nationale globale, aussi bien à l’échelle régionale qu’internationale »