La "Coupe de la corruption"?
Copa 2014 - Quand la corruption s’invite
Écrit par Alice Pfeiffer   
Vendredi, 23 Mars 2012 17:46

L'organisation de la Coupe du Monde 2014 au Brésil s’accompagne de dénonciation massive d'affaires de corruption, aux plus hauts sommets du pouvoir fédéral. Si ces dénonciations ne sont pas nouvelles (en 1992, le Président Fernando Collor avait été poussé à la démission pour des affaires de corruption), elles alimentent les débats sur l’amplitude de la corruption, sur ses enjeux politiques et sociaux et sur les moyens mis en œuvre pour la contenir.

La corruption peut être définie comme un « comportement pénalement répréhensible par lequel une personne sollicite, agrée ou accepte un don, une offre ou une promesse, des cadeaux ou des avantages quelconques en vue d'accomplir, de retarder ou d'omettre d'accomplir un acte entrant dans le cadre de ses fonctions ».[1] Selon une définition plus spécifique proposée par l’organisation Transparency International, la corruption dans le secteur public consiste en « l'abus d'une charge publique à des fins d'enrichissement personnel ». Si le Brésil souffre de la corruption dans les domaines privé et public, nous nous intéresserons plus particulièrement dans cet article à la corruption dans les sphères publiques.

Selon les indicateurs de Transparency International, la corruption au Brésil apparaît comme une constante, un élément endémique du système politique du pays. L'Indice de perception de la corruption (IPC) par exemple, qui mesure le degré de corruption perçue dans les administrations publiques et la classe politique (0 indiquant un haut niveau de corruption perçu et 10 un haut niveau d'intégrité perçu), place le Brésil à la 69ème place en 2010, avec un niveau de 3,7.[2] Le Baromètre mondial de la corruption 2010 (enquête d'opinion mondiale autour de la corruption) nous apporte également des informations intéressantes quant aux représentations que se fait la population de la corruption. Ainsi, 64% des Brésiliens interrogés considèrent que la corruption a augmenté depuis 2008 (contre 27% qui estiment qu'elle a stagné et 9% qui pensent qu'elle a baissé). Si l'on regarde la perception de la corruption des Brésiliens en détaillant les institutions, les institutions perçues comme les plus corrompues sont les partis politiques et le Congrès (note de 4,1 sur 5 ; 5 indiquant une corruption extrême).[3]

Geddes et Neto (2000) identifient plusieurs causes du développement et de l'enracinement de la corruption au Brésil. Tout d'abord, ils mettent ces évolutions en relation avec l'augmentation de l'intervention étatique et la croissance des ressources étatiques. Ainsi, plus les élus et les administrations publiques disposent de ressources, plus la corruption tendrait à se développer et à s'enraciner. De plus, la législation électorale brésilienne favoriserait une pratique clientéliste de la politique –dont les racines historiques sont profondes – afin de garantir les soutiens électoraux (échanges de faveurs contre votes). Pour les élections législatives, le mode de scrutin proportionnel sur listes ouvertes favorise l’individualisation des campagnes électorales et du rapport entre candidats et électeurs (le candidat à une élection est en compétition avec non seulement les candidats des autres partis mais également ceux de son propre parti). Une fois élus, les députés sont très dépendants de leurs bases électorales, souvent en attentes de faveurs personnalisées. Enfin, la corruption serait favorisée par le « présidentialisme de coalition » : le gouvernement ne dispose pas d’une majorité stable au sein du Congrès. Il créer cette majorité en formant des coalitions souvent larges, hétérogènes et peu disciplinées.  Obtenir le soutien des députés pour structurer la base alliée nécessite la mise en œuvre de diverses stratégies de persuasion, certaines légales bien que moralement condamnables (concessions de postes de pouvoir ; transferts de ressources vers les zones électorales des députés, etc.), d’autres illégales (achats de votes et corruption).

Depuis quelques années, nous assistons à une multiplication des scandales de corruption dans les médias[4]. Très actifs dans les dénonciations des « affaires », les médias brésiliens jouent d’ailleurs un rôle ambigu, parfois plus proche de la dénonciation calomnieuse que de l’enquête journalistique. Certes, ces affaires de corruption ne sont pas nouvelles. Déjà en 1961, le candidat victorieux à l’élection présidentielle Jânio Quadros avait centré sa campagne autour de la lutte contre la corruption, utilisant un balai pour symboliser le nécessaire nettoyage de la classe politique brésilienne. On se souvient également du scandale de corruption sous la présidence de Fernando Collor (1989-1992), mentionné ci-dessus. Les grandes manifestations étudiantes des Caras pintadas (littéralement les « visages peints ») pour faire tomber le Président ainsi que la procedure d’impeachment dont il fut l’objet le poussèrent à la démission. Plus proche de nous, rappelons enfin le scandale du Mensalão (2005), qui a entraîné la démission du chef de gouvernement de Lula (José Dirceu) et de la direction nationale du Parti des travailleurs. Depuis l'arrivée à la Présidence de la République de Dilma Rousseff, le 1er janvier 2011, des dénonciations pour corruption – certes de moindre ampleur – se sont multipliées. Entre juin 2011 et janvier 2012, c’est une véritable hécatombe qui touche la base gouvernementale. Le même scénario se répète généralement : la presse (le journal Veja plus précisément) dénonce publiquement une affaire de corruption concernant un ministre en fonctions ; la Présidente de la République annonce son soutien au ministre en question ; mais les charges qui pèsent contre l'accusé ne cessent de gonfler et poussent la Présidente à lui retirer rapidement son soutien ; le ministre en question finit alors par démissionner, avant même que l'affaire ne soit éclaircie. Ainsi, le 7 juin, Antonio Palocci, Ministro-Chefe da Casa civil[5], membre du Parti des travailleurs (le parti présidentiel), est poussé à la démission, accusé d'enrichissement illicite. Le 6 juillet, c'est le tour de Alfredo Nascimento, Ministre des Transports, du PR  (Partido da República) de quitter ses fonctions, pour un scandale de surfacturations révélé dans la presse. Le 17 août, le Ministre de l'Agriculture Wagner Rossi, membre du PMDB (Partido do Movimiento Democrático Brasileiro) démissionne à son tour, accusé de corruption et de conflits d’intérêts. Le 14 septembre, c'est le Ministre du Tourisme, Pedro Novais (membre du PMDB), qui démissionne, accusé de détournements de fonds. Une trentaine de fonctionnaires de ce même ministère sont également démis de leurs fonctions en août pour détournement de fonds publics destinés à la Coupe du Monde de football. Le 26 octobre, le Ministre des Sports, Orlando Silva (du Partido Comunista do Brasil, PCdoB), en charge notamment de superviser l’organisation de la Coupe du Monde 2014 et des Jeux Olympiques de 2016, démissionne à son tour. Il est suspecté de détournements de fonds publics. Le 4 décembre, le Ministre du Travail, Carlos Lupi, membre du PDT (Partido Democrático Trabalhista), est le sixième ministre poussé à la démission, cette fois-ci pour surfacturations et cumul de fonctions publiques. Par ailleurs, une importante affaire de corruption concerne la Confédération brésilienne de Football, depuis la fin du mois d'octobre 2011. Ricardo Teixeira, alors président de la Confédération brésilienne de football (CBF) et président du Comité d’organisation de la Coupe du Monde 2014 est accusé, pour la troisième fois en dix ans, d'évasion fiscale, de blanchiment d'argent et de corruption.

La corruption au Brésil n'est pas un fait nouveau, nous l'avons vu. Par contre, la grande médiatisation des affaires de corruption (impliquant jusqu'aux plus hauts responsables politiques) et les dénonciations sans appel de ces affaires soulèvent de nouveaux enjeux. L’ère de la tolérance serait-elle révolue, dans un pays où l’adage « il vole, mais il agit » (rouba mas faz) traduit une certaine résignation de la société brésilienne face aux pratiques de corruption. Pour comprendre la médiatisation actuelle de la corruption et l’apparente tendance à la tolérance zéro, force est de relier les stratégies médiatiques et politiques au contexte de préparation de la Coupe du Monde de Football de 2014. Cela nous conduit alors à une grille de lecture plus conjoncturelle de cette « crise de corruption ». Le Brésil souhaiterait transmettre une image positive à ses partenaires étrangers, à l'approche de la coupe du monde. A l'approche de la grande échéance que représente la Coupe du Monde 2014, le Brésil fait « peau neuve ». Cinq ministres ont été poussés à la démission, avant même que les soupçons qui pesaient contre eux n'aient été confirmés. Ces affaires – qui ne sont que la partie apparente de l'iceberg – s'inscrivent dans un mouvement politique : le Brésil semble vouloir se poser en pays « à la hauteur » des événements internationaux qui lui ont été confiés (en termes pratiques[6] mais aussi au niveau moral). Il s’agit de montrer que le Brésil – et par là, le gouvernement de Dilma Rousseff – ne se cantonne pas à la dénonciation formelle de la corruption, mais fait également le nécessaire pour la contrer. La plupart des ministres qui ont démissionné depuis juin 2011 occupaient des postes stratégiques pour le développement du Brésil dans les prochaines années, notamment dans le cadre de l'organisation de la Coupe du Monde de Football et des Jeux Olympiques. En effet, Alfredo Nascimento occupait le Ministère des Transports ; Wagner Rossi occupait le Ministère de l'Agriculture ; Pedro Novais était Ministre du Tourisme ; Orlando Silva était Ministre des Sports. Le mouvement d'"épuration" qui touche le gouvernement Dilma Rousseff semble donc être très lié à une volonté de donner une image positive, proche des schémas occidentaux (transparence, lutte contre la corruption, rendu de compte, etc.) au moment où le Brésil bénéficie d'une grande visibilité sur la scène mondiale.

Cependant, un autre mouvement, dans ce même contexte, vient se poser en contradiction avec cette lutte féroce contre la corruption. Car les enjeux financiers liés à l'organisation d’une Coupe du Monde ouvrent de nombreuses opportunités de corruption. Comme le souligne le journaliste brésilien Duciran Farena dans un article du 9 novembre 2011, nous allons assister à « la Coupe de la corruption » puisque « l'entité sportive la plus corrompue au monde [va arriver dans] le pays le plus corrompu du monde »[7]. La Coupe du Monde de la FIFA est un événement très largement critiqué du fait de l'extraordinaire stimulation de la corruption qu'elle occasionne. Cela est notamment lié aux dépenses que suppose l'organisation d'un tel événement. Pour ce qui est des dépenses liées à la Coupe du Monde, les critiques se multiplient. Le journaliste Carlos Augusto Rosa da Conceição s’inquiète du fait que « le Brésil ne sait pas combien va lui coûter la Coupe du Monde ». Il voit dans la Coupe du Monde une occasion en or pour stimuler la corruption[8]. Le problème principal se pose à deux niveaux : d'une part, les dépenses annoncées pour l'organisation de la Coupe du Monde ne cessent d'augmenter, dans des proportions démesurées ; lors de la candidature au Mondial 2014, l’enveloppe était de 714 millions de reais [320 millions d’euros]. A la mi-2010, on parlait déjà de 17,5 milliards [7,9 milliards d’euros].[9] Début 2012, il était question de 23 milliards de reais [plus de 9 milliards d'euros].[10] A elle seule, la réforme des stades correspond à près de 3 milliards d'euros. Selon Duciran Farena, la situation est tellement scandaleuse que la FIFA elle-même a commencé à affirmer qu'elle n'avait jamais demandé de telles dépenses.[11] Or, malgré ces dépenses astronomiques, les rénovations des stades et autres travaux liés à la Coupe n'avancent que très lentement. Le sentiment général est qu'une bonne partie de cet argent ne finit pas dans les caisses publiques dédiées à la Coupe... Certains journalistes parlent même de « maelström d'irrégularités ».[12]



[1]Définition : Droit-finances.net

[2]A titre indicatif, l'IPC de la France en 2010 est de 6,8 (25ème place du classement mondial).

[3]Sources : http://www.transparence-france.org/e_upload/pdf/barometer_report_2010_fr.pdf et http://www.transparence-france.org/e_upload/pdf/cpi2010_table_2010.pdf

[4] Une synthèse des principaux scandales de corruption mis à jour dans les années 2000 a été réalisée par Walter Nique Franz, Enrique Ventura et Pierre Ejarque (Master Amérique latine de l’IEP de Grenoble), dans le cadre d’un projet collectif sur les élections au Brésil. Elle est disponible sur le site web du Groupe de Recherche Interdisciplinaire sur le Brésil.

[5]Littéralement « Ministre-chef de la Maison civile », exerce les fonctions de coordinateur en chef de gouvernement.

[6]En effet, la FIFA a rappelé à l'ordre les autorités brésiliennes à plusieurs reprises, craignant que les infrastructures – et notamment les stades – ne soient pas prêts pour l’ouverture de la Coupe du Monde.

[7]Duciran FARENA, "A Copa da Corrupção", 9 novembre 2011, Ministério Público Federal :  http://www.prpb.mpf.gov.br/artigos/artigos-procuradores/a-copa-da-corrupcao

[8]"Brasil não sabe quanto custará a Copa", Carlos Augusto Rosa da Conceição, 16 octobre 2011, Observador Político, Discussões : http://www.observadorpolitico.org.br/grupos/esporte/forum/topic/esporte-poder-e-corrupcao-ii-brasil-nao-sabe-quanto-custara-a-copa/

[9]http://www.courrierinternational.com/article/2010/07/15/en-attendant-2014

[10]"A Copa da Corrupção", Duciran FARENA, op.cit.

[11]Idem.

[12]http://www.courrierinternational.com/article/2011/10/27/la-fifa-taclee-par-dilma-rousseff